Livre (Limousin) : Prudence Hautechaume de Marcel Jouhandeau

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Merci à Fattorius pour sa contribution

 prudence-hautechame.jpgMarcel Jouhandeau
Prudence Hautechaume


Retour de la Creuse... qui a porté au moins un grand écrivain, nommé Marcel Jouhandeau. J'ai embarqué avec moi un recueil de textes de lui, trouvé l'an dernier à Guéret, et je l'ai lu dans le train, puis dans le chef-lieu creusois, où j'ai passé quelques jours entre bonnes tables, bonnes dictées et bonnes averses.

Comment Marcel Jouhandeau parvient-il à intéresser ses lecteurs à la vie minuscule de Prudence Hautechaume, habitante de la petite ville mythique de Chaminadour, qui se veut un calque de Guéret? L'auteur réussit un véritable tour de force linguistique dans le texte éponyme - une nouvelle d'une quarantaine de pages peut-être. Il commence par présenter cette femme, son milieu, son existence frugale qui se nourrit de larcins et vit parmi les mannequins de sa boutique de modes. Son style est précis, et des éléments parsemés dans sa prose rappellent que son histoire est tissée de petites vies où l'on sait compter. Tout cela occupe un chapitre entier - le temps d'installer le lecteur dans un monde immobile, immuable même.

Tout bascule au début du deuxième chapitre, par la faute d'un non-événement: la disparition supposée d'une montre, que l'on retrouve chez Prudence Hautechaume, et que quelqu'un a en fait dissimulée là pour des raisons personnelles. Jusqu'à présent tolérés, ses larcins sont tout d'un coup stigmatisés et même amplifiés. Tout cela la conduira en prison.

Sage ou folle, Prudence Hautechaume? L'auteur rappelle ici combien la limite est ténue. Il présente en effet son personnage comme une femme sage, qui recherche l'ataraxie parfaite en renonçant à tout le superflu, et en volant ou "empruntant" le nécessaire à sa survie, afin de se donner l'illusion d'une absence de dépense. Ses vols n'ont rien de bien grave, pris isolément. Le versant de folie de cette manière de vivre apparaîtra au grand jour au second chapitre. "On dirait tout à fait un mannequin", lâche un enfant en fin de texte - c'est ce qu'elle a fini par devenir, en effet, en réduisant ses besoins au strict minimum: ceux-ci sont devenus pour elle un modèle d'ataraxie, ou d'existence dépourvue de demandes, d'attentes.

L'auteur a aussi l'intelligence de ne pas prendre parti pour ou contre son personnage, du moins en apparence, en ce qui concerne ses idées: "elle vous semble bizarre, et alors?", semble-t-il dire. Marcel Jouhandeau est en effet le peintre d'un pays et d'une époque où la religion catholique est aussi présente que l'air qu'on respire, aussi gluante qu'une toile d'araignée où viennent se prendre, même, les anticléricaux comme Prudence Hautechaume - qu'il ne blâme cependant jamais pour cela.

En définitive, "Prudence Hautechaume" est le récit d'un destin, plus encore que le portrait d'une femme. Cela, à l'instar des personnages croqués tout au long du recueil éponyme, destins à la fois ordinaires comme des scènes de la vie de province, et exemplaires, emblématiques des travers d'une certaine humanité: avarice, jalousie, envie, non-dits pesants.

Il faut lire Marcel Jouhandeau. Aujourd'hui encore, sa prose sombre nous parle. Et pour ceux qui le peuvent, n'hésitez pas à le faire dans la campagne creusoise, un jour de pluie...

Marcel Jouhandeau, Prudence Hautechaume, Paris, Gallimard, 1927/1996.
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